Avant-propos

Ce livre n’est pas le manuel d’un expert, encore moins le traité d’un spécialiste de la sûreté. Il est le produit d’une observation longue, parfois inquiète, d’un juriste égaré dans la gestion des crises et d’un dirigeant confronté aux réalités brutales d’une organisation patronale de premier plan. Il a aussi été nourri par l’honneur d’avoir pu appréhender ce sujet sous deux prismes complémentaires, tant du côté des exigences régaliennes que de celui de la sécurité privée. Il est né d’un manque.

Tout au long de mon parcours, j’ai cherché un cadre conceptuel qui ne se contenterait pas de traduire des standards anglo-saxons ou de compiler des fiches techniques, mais qui s’ancrerait dans notre génie national, dans notre tradition juridique et dans la psychologie si particulière de nos entreprises. Je n’ai souvent trouvé que des silences ou des truismes.

La doctrine ici proposée n’est pas une création ex nihilo. Elle s’inscrit dans la filiation des concepts internationaux de defense in depth et de layered security, dont la pratique professionnelle française mobilise depuis longtemps les principes sans en avoir explicité la grammaire. Elle reformule, en français et pour les entreprises de notre tissu, ce que les meilleures pratiques internationales énoncent dans une langue qui ne nous parle pas toujours.

La sûreté en France est trop souvent restée l’apanage du régalien, une citadelle protégée dont les clés ne sont remises qu’à quelques initiés. Pour le dirigeant de TPE, de PME ou d’ETI, elle demeure un coût, une contrainte réglementaire ou, pire, une abstraction que l’on délègue à un prestataire technique jusqu’au jour où le système déraille.

J’ai donc écrit l’ouvrage que j’aurais aimé trouver sur mon bureau le jour où j’ai compris que la pérennité d’une structure ne tenait pas seulement à son carnet de commandes ou à son bilan comptable mais à la solidité de ses maillons invisibles. C’est à ce dirigeant et au tissu des entreprises qui ne disposent pas de directions sûreté étoffées, que cet ouvrage s’adresse en priorité. Les grands groupes, qui ont déjà construit leurs propres dispositifs et formé leurs propres cadres, y trouveront sans doute matière à réflexion mais ils ne sont pas le public premier de la doctrine ici proposée.

La doctrine ici proposée est principalement conceptuelle. Elle descend ponctuellement dans le détail opérationnel, lorsque la précision est nécessaire à la défense de l’argument ou lorsque la cohérence d’ensemble l’exige, mais elle ne prétend pas se substituer à l’instruction technique qui revient aux décideurs publics, aux praticiens du secteur et aux représentants des entreprises clientes, dont l’expertise propre est nécessaire à la transformation de la doctrine en dispositifs effectifs. Ce calage est délibéré.

Une doctrine qui prétendrait tout dire ne dirait plus rien et une doctrine qui se cantonnerait à la pure abstraction ne servirait à personne. Le lecteur trouvera donc, au fil des chapitres, des passages strictement conceptuels et des passages plus précis, dont la différence de granularité n’est pas une inconstance d’auteur mais une adaptation à ce que chaque sujet appelle.

La doctrine ici proposée est par ailleurs délibérément calée sur la tradition juridique, administrative et culturelle française. Elle mobilise les directives et règlements européens lorsqu’ils structurent le cadre d’exercice de la fonction de sûreté en entreprise, mais elle ne prétend pas embrasser la dimension européenne dans son ampleur propre. Cette dimension, qui prend chaque année davantage de poids dans la doctrine de la souveraineté économique, mériterait son propre développement et appellera, dans les années qui viennent, des prolongements doctrinaux que le présent ouvrage n’a pas vocation à formuler.

Le choix d’un calage strictement français est doctrinal. Il s’inscrit dans la conviction qu’une doctrine ne peut s’élever au plan européen qu’après s’être structurée au plan national, et il invite ses prolongements ultérieurs plutôt qu’il n’en tient lieu.

Je laisse aux spécialistes du sujet, dont le Général Ghislain Réty est l’une des figures les plus éminentes, le soin de la mise en œuvre et de la tactique. Mon rôle s’arrête au seuil de la stratégie et de la prise de conscience. Si ces pages permettent à un seul dirigeant de lever les yeux vers le rhinocéros gris qui traverse son bureau, ou à une organisation de transformer le silence de son organisation en une parole de vigilance, alors cet essai aura rempli sa mission.

Une dernière précision sur l’esprit de cet ouvrage. La doctrine que je propose s’inscrit dans une logique d’incrémentation lente, de progression par jalons, de transformation patiente sur la décennie qui vient. Je ne demande pas que tout se fasse en un jour, et je ne crois pas qu’il puisse en aller autrement dans un pays dont les réformes structurelles sont, par tradition autant que par tempérament, le produit du temps long.

Le dirigeant qui s’empare de cette doctrine ne doit pas la lire comme un programme à exécuter en bloc. Il doit la lire comme un horizon dont il s’approche pas à pas, en activant d’abord les leviers qui dépendent de lui seul, en construisant ensuite les coopérations sectorielles qui dépassent son périmètre, en attendant enfin, pour ce qui relève de l’État, l’ouverture politique qui viendra.

La sûreté commence toujours par une décision, elle se poursuit par une éthique et s’achève par la répétition. Voici les jalons de ce qui, je l’espère, contribuera à nourrir un débat public qui ne peut plus se contenter de l’improvisation.

Sébastien VANNEROT