L’ouvrage avait commencé par la chronique d’une semaine ordinaire à la Mécanique Saint-Éloi. Une PME de mécanique de précision, en huit séquences temporelles, avait subi l’enchaînement d’atteintes que des défaillances de sûreté évitables avaient rendues possibles. Cette chronique n’a pas été choisie pour sa dramatisation. Elle a été choisie pour sa banalité. Aucune des défaillances qui y étaient mises en scène ne supposait une malveillance exceptionnelle, une compétence technique rare, une circonstance imprévisible. Toutes relevaient de l’ordinaire, c’est-à-dire du paysage dans lequel les organisations productives évoluent quotidiennement, et auquel la culture française n’a pas encore opposé la doctrine qu’elle leur doit.
Cette chronique inaugurale a trouvé, tout au long des chapitres, des prolongements narratifs qui en ont étendu la portée à un écosystème plutôt qu’à une entreprise isolée. Les vignettes intitulées « Une histoire ordinaire », qui ont jalonné les chapitres deux à dix, ont déployé l’univers de la Mécanique Saint-Éloi au-delà de son seuil propre, en explorant tour à tour ses sous-traitants épuisés, ses clients exigeants, ses fournisseurs étrangers, ses voisins du bassin industriel, ses interlocuteurs publics et ses anciens collaborateurs. La diversité de ces personnages, mixité des hommes et des femmes, pluralité des origines sociales et professionnelles, écart des positions hiérarchiques, n’a pas été décorative. Elle a été méthodologique.
Elle a permis de poser la doctrine dans les situations concrètes où elle se vit, plutôt que dans les formulations abstraites où elle pourrait paraître désincarnée. Le devis de cinquante-deux euros du prologue, la phrase « Elle tient en trois lignes. Elle suffit. » du chapitre 7, le rapport non regardé du chapitre 5, la clé à molette du chapitre 9 et l’ensemble des détails finaux qui condensent la portée doctrinale de chaque vignette, ont fait office de précipités narratifs sans lesquels la doctrine resterait suspendue dans un registre purement conceptuel.
La forme de l’ouvrage, qui mêle l’analyse doctrinale et la chronique narrative, est elle-même cohérente avec son contenu, parce que la sûreté française dont il s’agit ne se pratique pas dans les seules formules abstraites mais dans les situations ordinaires que ces vignettes ont voulu représenter.
La refondation proposée dans la conclusion qui précède, par les six points de gravité qu’elle a désignés, par les questions ouvertes qu’elle a formulées et par la temporalité différenciée qu’elle a assumée, vise à empêcher que cette chronique ne devienne, pour un nombre croissant d’entreprises françaises, la description anticipée de leur expérience. Cette ambition n’est pas modeste. Elle n’est pas non plus démesurée. Elle se situe à la mesure de ce qu’une doctrine peut faire, qui est de fournir aux praticiens la grammaire et les concepts dont ils ont besoin pour penser leur action. La doctrine ne se substitue pas à l’action. Elle l’éclaire. C’est à ceux qui dirigent, à ceux qui conseillent, à ceux qui forment, à ceux qui légifèrent, qu’il appartient de transformer cet éclairage en décisions effectives.
La sûreté d’entreprise, telle qu’elle a été déployée dans ces pages, n’est ni une discipline technique close sur elle-même, ni une posture morale détachée des exigences du réel.
Elle est l’articulation, à chaque moment, de la lucidité, du discernement et de la transmission, au service d’une finalité qui dépasse la seule continuité de l’entreprise considérée. Cette finalité est la continuité de la production française dans un environnement qui ne lui est pas spontanément favorable, et, par voie de conséquence, la continuité de la nation à travers le tissu d’organisations qui en porte la part la plus matérielle.
La sûreté d’entreprise n’est donc pas, à proprement parler, une affaire d’entreprise. Elle est une affaire française, dont les entreprises sont à la fois le sujet, l’enjeu et l’instrument.
Cette articulation prend, dans la doctrine que l’ouvrage propose, la forme de deux figures à trois temps complémentaires. Former, traiter, combattre qualifie les comportements humains que l’organisation observe en son sein, selon la grammaire de l’élément moral héritée de l’article 121-3 du Code pénal.
Anticiper, amortir, reconfigurer organise la posture de l’entreprise face aux mutations structurelles que la décennie qui s’ouvre impose à son environnement géoéconomique, technologique et institutionnel.
Les deux figures sont reliées par une grammaire commune, verbale et cyclique, qui inscrit la sûreté française dans une posture de mouvement plutôt que dans une posture d’état. Elles sont distinguées par l’asymétrie de responsabilité que la première engage juridiquement et que la seconde n’appelle pas au même titre. Cette architecture à deux versants ne se substitue pas à la doctrine, elle en constitue la grammaire d’action que les dirigeants peuvent s’approprier dans la durée.
Le présent ouvrage s’achève sur cette conviction, qui ne demande à personne d’être partagée d’emblée, mais qui s’offre à la discussion comme une hypothèse de travail. Si la décennie qui vient confirme ce que les chapitres ont tenté d’établir, alors la doctrine ici proposée aura rempli sa fonction, qui était d’offrir, à un moment où la nécessité s’en faisait sentir, le commencement d’une réponse. Si la décennie qui vient infirme certaines des analyses qui y figurent, alors les corrections nécessaires devront être apportées par ceux qui en feront le travail.
Cette doctrine se présente sans illusion sur le rythme de sa mise en œuvre. Le diagnostic est urgent, et il appelle une action que les dirigeants peuvent engager dès aujourd’hui par les leviers immédiats que la conclusion a évoqués.
Mais une partie des inflexions structurelles que cet ouvrage propose suppose une fenêtre politique qui n’est pas ouverte à la date où il paraît, et qui ne le sera probablement pas avant que les événements ne rendent le statu quo intenable. La doctrine prend acte de cette temporalité longue sans amertume. Elle plante les jalons sans lesquels la fenêtre, lorsqu’elle s’ouvrira, trouverait une matière dispersée et improvisée plutôt qu’une grammaire consolidée. Une doctrine qui se prépare à être utile au moment opportun et qui invite la profession et les entreprises clientes à se rejoindre dans une parole commune, est intellectuellement plus solide qu’une doctrine qui prétendrait à une traduction législative immédiate.
Cet ouvrage est l’une des contributions possibles à cette parole commune. Il en appelle d’autres.
Une dernière clarification s’impose, parce qu’elle conditionne la réception même de cet ouvrage et la possibilité que la parole commune qu’il appelle se forme effectivement. La doctrine que cet ouvrage déploie n’appartient à aucune des sensibilités politiques qui structurent le débat français contemporain. Elle ne procède ni d’une demande de durcissement de l’ordre que la droite porterait, ni d’une revendication de protection que la gauche défendrait.
Elle procède d’une finalité unique, qui est la continuité de l’appareil productif français face aux atteintes qui le menacent, qu’elles relèvent de la malveillance ordinaire, de la radicalité organisée, des conflictualités économiques étrangères, des déstabilisations financières contemporaines ou des défaillances institutionnelles internes. Cette finalité concerne, sans distinction, les entreprises de toutes tailles et leurs salariés, les fournisseurs et leurs clients, les territoires et les bassins d’emploi, les filières productives et leur capacité à se maintenir dans la durée. Elle concerne également, par effet d’agrégation, la nation française dont le tissu productif porte la part la plus matérielle de la souveraineté. Sur cette finalité, l’unanimité devrait être de mise.
La doctrine entend nourrir le débat sur les moyens de l’atteindre, par les six leviers structurants et les questions ouvertes en conclusion. Elle n’entend pas l’inscrire dans une polémique partisane qui dénaturerait son objet. Si certaines des analyses qui figurent dans cet ouvrage rejoignent des préoccupations exprimées par tel ou tel courant politique, c’est par convergence circonstancielle, et non par appartenance. La sûreté d’entreprise est un sujet français commun, dont les arbitrages doivent être conduits dans l’intérêt général de l’appareil productif et de ceux qui le font vivre. Cet ouvrage est offert, à ce titre, à tous les lecteurs que cette finalité partagée rassemble par-delà les divergences légitimes sur les moyens.
Une doctrine vivante n’a pas peur d’être amendée. Elle craint seulement d’être ignorée.