Une histoire ordinaire
Le mardi 18 mars à 9h00, Étienne Saint-Éloi est reçu en préfecture pour la réunion semestrielle du dispositif de sécurité économique territoriale, dont la convocation lui a été adressée trois semaines plus tôt par lettre signée du chef de cabinet. La salle de réunion donne sur la cour d’honneur. Une dizaine de dirigeants de PME et d’ETI du département sont présents, ainsi que le sous-préfet, le commandant de groupement de gendarmerie, le directeur départemental de la sécurité publique, un référent du Service de l’information stratégique et de la sécurité économiques détaché en région, et une attachée du ministère de l’Économie venue de Paris pour la circonstance.
Le sous-préfet ouvre la séance à 9h08, avec quelques minutes de retard. Il souhaite, dit-il, « renforcer la coordination en matière de sécurité dans les entreprises du département », « évaluer collectivement le niveau de protection des sites industriels » et « anticiper les enjeux de sûreté économique de la décennie qui s’ouvre ». Étienne Saint-Éloi note les termes au fur et à mesure dans le carnet relié de cuir vert qu’il emporte toujours en réunion officielle. Sécurité, protection, sûreté économique.
Trois mots, prononcés dans la même phrase, qui ne désignent pas la même chose dans les textes. L’attachée du ministère de l’Économie présente le tableau de bord du SISSE pour le département. Elle parle d’opérations d’approche capitalistique étrangères, de surveillance industrielle, de tentatives d’accès aux savoir-faire critiques. Le commandant de groupement de gendarmerie enchaîne sur les statistiques de cambriolage et de vandalisme dans les zones d’activité. Le directeur départemental de la sécurité publique évoque les actes malveillants signalés par les bailleurs sociaux du parc industriel. Le référent SISSE rappelle les dispositifs de protection du secret de la défense nationale pour les PME éligibles.
Pendant deux heures, les interventions se succèdent sans qu’aucun intervenant ne pose la question de savoir si les phénomènes décrits relèvent du même registre. Les statistiques de cambriolage, les approches capitalistiques étrangères, les actes de vandalisme et les fuites de savoir-faire sont mentionnés comme s’ils appartenaient à un continuum unique que le terme de sécurité désignerait suffisamment. Étienne Saint-Éloi note.
À 11h15, le sous-préfet conclut en remerciant les participants pour leur engagement « dans la sécurité du tissu économique départemental » et en annonçant la prochaine réunion dans six mois.
À 11h30, Étienne Saint-Éloi est dans sa voiture sur le parking de la préfecture. Il reste assis quelques minutes avant de démarrer. Ce qui l’inquiète depuis trois semaines, depuis la conversation avec Claire Bertrand sur le fonds opaque, n’a pas été nommé pendant la réunion. Il aurait pu le mentionner pendant le tour de table à 10h22, lorsque le sous-préfet a invité les dirigeants à signaler « tout point de vigilance particulier ». Il s’est retenu, parce qu’il n’aurait pas su dire dans quelle catégorie classer son inquiétude. La sécurité ne paraissait pas le mot. La sûreté, personne ne l’employait. La protection aurait sonné défensif. Il démarre, sort du parking, prend la direction du site. En arrivant, il note dans son carnet une phrase qu’il barrera ensuite. « Réunion utile mais qui n’utilise pas les bons mots. »
Le paradoxe posé
Une scène (que tout consultant ayant travaillé avec des dirigeants de PME françaises connaît par cœur) permet de présenter ce paradoxe avec une clarté immédiate. Le dirigeant d’un cabinet d’expertise comptable de taille moyenne reçoit son consultant en management des risques pour une mission d’évaluation. Au terme des présentations préliminaires, le dirigeant dit tranquillement qu’il souhaiterait améliorer la sécurité de son cabinet. Formé à la distinction technique, le consultant lui demande alors s’il pense à la sécurité sanitaire, à la sécurité des accès physiques, à la sécurité informatique, à la sécurité juridique des dossiers, à la sécurité du personnel contre le harcèlement, à la sécurité incendie ou à la sûreté des informations confidentielles détenues pour le compte de ses clients.
D’abord décontenancé par cette liste, le dirigeant finit par avouer qu’il pensait à tout cela en même temps, ou plutôt qu’il ne savait pas exactement à quoi il pensait et qu’il espérait que le consultant pourrait l’aider à y voir clair. La conversation se poursuit alors, non plus sur le contenu de la mission, mais sur le vocabulaire nécessaire pour en définir le contenu. Une heure passe ainsi à distinguer des concepts dont aucun n’a, en français, de nom unique et stabilisé.
Cette scène n’est pas exceptionnelle, elle est au contraire récurrente. Elle révèle un phénomène dont la portée dépasse largement l’anecdote lexicale. La langue française (d’une richesse et d’une précision exceptionnelles dans la plupart des domaines où elle s’est forgée au fil des siècles) se trouve démunie face à la distinction fondamentale qui structure la doctrine de protection des organisations. Elle ne dispose pas de deux termes nets pour distinguer la protection contre les risques non intentionnels, qu’ils soient accidentels ou naturels, et la protection contre les actes intentionnels de malveillance. Elle emploie pour l’une et pour l’autre des mots qui se chevauchent, qui se confondent et qui se confisquent mutuellement selon les contextes et selon les secteurs.
Cette impuissance lexicale n’est pas un détail de dictionnaire, elle est une défaillance doctrinale aux conséquences opérationnelles, juridiques et politiques considérables, que ce chapitre se propose d’exposer. Le paradoxe se formule en une seule phrase : une profession qui ne sait pas se définir ne sait pas se défendre, elle ne sait pas se faire reconnaître par les institutions, elle ne sait pas se structurer en filière, elle ne sait pas former ses membres à une identité commune. La sûreté d’entreprise française souffre, avant toute autre chose, de ne pas disposer du vocabulaire qui permettrait de dire ce qu’elle est.
L’ambiguïté française
Pour comprendre pourquoi la langue française n’a pas développé la distinction nette que d’autres langues ont engendré, il faut remonter aux origines du vocabulaire concerné.
Le mot sûreté, dans son acception moderne, est l’un des termes les plus anciens de la langue française que ce soit dans le domaine juridique ou politique. Il apparaît dès le Moyen Âge avec une extension sémantique très large, désignant à la fois la garantie donnée à un créancier, la protection accordée à une personne en déplacement, la tranquillité dont jouit un sujet bien gouverné et le caractère fiable d’un dispositif ou d’un instrument. Le Dictionnaire de l’Académie française dans ses éditions successives maintient cette polysémie que l’usage ordinaire prolonge jusqu’au XXe siècle sans en percevoir les inconvénients.
Le mot sécurité, dans son acception moderne, est plus récent dans ses usages étendus. Issu du latin securitas, qui signifiait étymologiquement l’absence de souci, il s’est imposé dans le français juridique et administratif à partir du XVIIIe siècle pour désigner de manière générale la protection des personnes et des biens, avec une orientation initialement centrée sur la préservation contre les accidents, les risques industriels, les catastrophes. Le XIXe siècle industriel a consacré ce terme dans le vocabulaire de la protection des travailleurs avec les premières législations sur la sécurité au travail qui culminent dans la loi du 9 avril 1898 sur les accidents du travail, texte fondateur dont l’esprit a irrigué tout le droit social ultérieur.
La confusion moderne entre les deux termes s’est installée progressivement au cours du XXe siècle et s’est aggravée à partir des années 1970 sous l’effet de plusieurs mouvements concomitants.
Le premier mouvement a été la captation du mot sûreté par le secteur nucléaire. À partir de la création de l’Institut de protection et de sûreté nucléaire (IPSN) en 1976, puis de l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN) en 2006, et aujourd’hui de l’Autorité de sûreté nucléaire et de radioprotection (ASNR) créée en 2024, le terme sûreté s’est progressivement spécialisé dans un sens très précis, désignant l’ensemble des dispositions techniques, organisationnelles et humaines destinées à prévenir les accidents et à limiter leurs conséquences dans les installations nucléaires. Techniquement légitime, cette captation sectorielle a eu pour effet paradoxal de soustraire le mot à son usage général et d’en limiter l’emploi pour désigner la protection contre les actes malveillants dans d’autres contextes.
Le deuxième mouvement a été la préemption du mot sûreté par le secteur aéronautique, également à partir des années 1970, avec une orientation différente. Dans l’aéronautique, la sûreté désigne la protection contre les actes de malveillance, par distinction avec la sécurité qui désigne la protection contre les défaillances techniques et les accidents. Cette distinction aéronautique est proche de la distinction anglo-saxonne entre safety et security et a influencé durablement le vocabulaire français technique, sans toutefois se diffuser dans l’usage courant. Le paradoxe est que la distinction existe en français : elle est utilisée dans les secteurs régulés les plus sensibles mais elle n’a pas été adoptée par l’usage général ni par la plupart des secteurs économiques ordinaires lesquels tendent souvent à en inverser le sens.
Le troisième mouvement a été l’inflation considérable de l’utilisation du mot sécurité dans le vocabulaire politique et administratif, notamment avec les lois d’orientation et de programmation relatives à la sécurité successives depuis 1995, avec la création d’un Code de la sécurité intérieure en 2012, avec la multiplication des concepts hybrides comme la sécurité publique, la sécurité économique, la sécurité alimentaire, la sécurité routière, la sécurité numérique. Chacune de ces expressions a sa légitimité et sa cohérence interne, mais leur accumulation a diffusé le terme sécurité dans des registres si variés qu’il a perdu en précision ce qu’il a gagné en fréquence d’emploi.
Le résultat de ces trois mouvements est une double captation : une préemption du mot sûreté par les secteurs régulés et dilution du mot sécurité par sa diffusion administrative généralisée. Pour la plupart des acteurs économiques ordinaires, à commencer par les TPE/PME et ETI constituant le poumon du tissu productif français, ni l’un ni l’autre de ces deux mots n’est facilement mobilisable dans une acception précise, ni l’un ni l’autre de ces deux mots ne s’impose avec une signification univoque. Le dirigeant qui souhaite évoquer la protection de son organisation contre la malveillance se trouve donc devant un choix difficile : employer le mot sûreté avec le risque d’être compris comme parlant du nucléaire, de l’aéronautique ou de la défense, ou employer le mot sécurité avec la quasi-certitude d’être compris comme parlant de quelque chose d’autre que ce qu’il veut désigner.
Brouillage polysémique
À la difficulté de distinguer sûreté et sécurité s’ajoute une seconde difficulté, moins souvent identifiée mais peut-être plus structurante, qui concerne le mot sûreté pris isolément. Ce mot, dans l’usage français contemporain, désigne simultanément quatre réalités distinctes que la langue ne sépare pas : une action (le fait de protéger ou l’acte de se protéger ; lorsqu’un dirigeant dit qu’il fait de la sûreté, il désigne l’ensemble des actes qu’il pose pour prévenir et traiter les atteintes volontaires contre son organisation), une organisation (une fonction, un département, un service, une équipe dédiée à cette mission ; lorsque le même dirigeant dit qu’il a créé une sûreté, il désigne la cellule ou la direction qu’il a mise en place), un ensemble de moyens (les dispositifs techniques et humains mis en œuvre pour réaliser la mission ; lorsqu’il dit qu’il a renforcé la sûreté de son site, il désigne les caméras, les contrôles d’accès, les rondes, les procédures, les formations) ou encore un sentiment (un état subjectif éprouvé par les personnes protégées ; lorsqu’il dit que ses salariés se sentent en sûreté, il désigne la perception de protection qu’ils éprouvent à titre individuel et collectif).
Ces quatre acceptions coexistant dans le même mot et la même langue française ne fournit, contrairement à d’autres langues, aucun marqueur grammatical ni syntaxique permettant de savoir sans ambiguïté laquelle des quatre est employée à un moment donné de la conversation. Un dirigeant qui dit que « sa sûreté doit progresser » peut autant parler de ses actes, de son organisation, de ses moyens que du sentiment éprouvé par ses équipes. Ses interlocuteurs doivent deviner laquelle de ces quatre réalités il désigne.
Cette polysémie interne rend difficile toute discussion précise, toute formalisation doctrinale, toute mesure des progrès accomplis. Elle aggrave considérablement l’ambiguïté externe avec le mot sécurité parce que (même si l’interlocuteur a compris qu’il est question de sûreté et non de sécurité) il doit encore identifier laquelle des quatre dimensions de la sûreté est évoquée par son interlocuteur.
Cette polysémie interne est rarement abordée par la doctrine, qui la subit plus qu’elle ne l’adresse et la traite. Elle est pourtant le ressort caché de nombreuses difficultés de structuration professionnelle. Un consultant qui fait de la sûreté au sens de l’action, un responsable qui dirige une sûreté au sens de l’organisation, un industriel qui vend des dispositifs de sûreté au sens des moyens et un salarié qui aspire à la sûreté au sens du sentiment, ne font pas exactement le même métier ni n’appartiennent à la même filière, bien qu’ils emploient tous le même mot.
L’absence de distinction lexicale rend invisible cette diversité et empêche la construction d’une identité professionnelle différenciée pour chacune des dimensions.
Le coût opérationnel de l’ambiguïté
L’imprécision lexicale évoquée précédemment produit des effets concrets et mesurables dans la vie des entreprises, effets que la littérature managériale occulte souvent en les attribuant à d’autres causes.
Le premier effet direct est la mauvaise allocation des ressources. Lorsqu’un dirigeant décide d’investir dans sa sécurité sans savoir exactement quel type de risque il entend traiter, il achète souvent des dispositifs techniques correspondant à un registre de menace, accidentelle le plus souvent, alors que la menace dominante qu’il subit relève d’un autre registre, malveillance interne ou externe. Une PME de distribution spécialisée qui investit dans la sécurité incendie (parfaitement légitime au regard de ses obligations réglementaires) sans investir en parallèle dans la sûreté des accès et dans la vérification des prestataires aura renforcé son immunité à un risque marginal tout en laissant ouverte son exposition à un risque majeur. L’imprécision lexicale initiale conduit à un budget mal réparti et l’analyse a posteriori de l’incident qui survient aboutit rarement à identifier la cause racine d’origine lexicale.
Le deuxième effet est la confusion des responsabilités internes. Lorsqu’une organisation créé un poste de responsable sécurité, les missions concrètes confiées au titulaire dépendent fortement de l’interprétation spontanée que la direction et les ressources humaines donnent au mot sécurité. Dans un laboratoire de biologie médicale, le responsable sécurité peut se voir confier la sécurité sanitaire des échantillons, la sécurité informatique des données de santé, la sécurité physique des locaux, la sécurité au travail des personnels, sans qu’aucun de ces registres ne recouvre ce que la direction appelait en fait la protection des informations médicales confidentielles détenues pour le compte des patients. Le poste est créé, le titulaire est recruté, les missions débutent et il peut s’écouler des mois avant que la direction ne s’aperçoive que le registre de menace qu’elle voulait prioritairement traiter, typiquement la malveillance ou l’ingérence, n’est pas celui que le titulaire a compris devoir couvrir. L’imprécision lexicale produit ainsi des décalages de mission qui sont rarement perçus à temps.
Le troisième effet est la difficulté à former. Les dispositifs de formation professionnelle (notamment ceux financés par le compte personnel de formation (CPF) ou par les opérateurs de compétences) se structurent autour de termes qui doivent correspondre à des référentiels de compétences identifiables. Or l’absence de vocabulaire précis empêche la constitution de référentiels distincts pour la sûreté organisationnelle, la sûreté des systèmes d’information contre la malveillance, la sûreté économique, la sûreté des personnes contre les actes intentionnels. Les formations existantes se rangent tantôt sous l’étiquette sécurité, tantôt sous l’étiquette sûreté, tantôt sous des étiquettes hybrides, et le professionnel souhaitant se former à une dimension précise doit déchiffrer les intitulés pour identifier ce qui correspond à son besoin. Conséquennce directe, la filière de formation est éclatée, mal identifiée par les financeurs, peu reconnue par les entreprises clientes et, surtout, peu attractive pour les jeunes diplômés qui ne savent pas où se situer professionnellement.
Le quatrième effet est la difficulté à recruter. Les offres d’emploi publiées par les entreprises reflètent l’imprécision lexicale initiale et produisent en retour une inflation de candidatures peu pertinentes face aux postes proposés. Un éditeur de logiciels métier publiant une offre pour un responsable sécurité attirera à la fois des spécialistes de la cybersécurité stricto sensu, des officiers de sécurité au sens de la défense, des responsables de la sécurité au travail, des gestionnaires de crise, des auditeurs en qualité. Le travail de sélection est considérablement alourdi par cette diversité initiale et le recruteur qui n’a pas lui-même les catégories précises peut aboutir à recruter une personne dont la formation ne recouvre pas ce dont l’entreprise a besoin.
Le cinquième effet est la difficulté à légiférer et à réguler. Dans sa production contemporaine, le droit français emploie les termes de sécurité et de sûreté avec une précision variable selon les lois et selon les codes. Le Code de la sécurité intérieure, dont le nom même illustre la confusion, couvre à la fois la protection de l’ordre public par l’action de la police, la sécurité privée exercée par les acteurs du livre VI, la sécurité des systèmes d’information dans certains de ses articles. Le Code de la défense emploie le terme de sûreté dans un sens proche de celui de la défense nationale. Le Code du travail emploie le mot sécurité essentiellement dans le registre de la protection contre les accidents et les risques professionnels.
Cette fragmentation du vocabulaire juridique produit une insécurité normative pesant sur les entreprises assujetties à plusieurs réglementations simultanément et qui ne savent pas toujours laquelle s’applique à laquelle de leurs activités.
Regards comparés
Pour mesurer la singularité française, il est éclairant de porter le regard vers les autres grandes traditions linguistiques en commençant par la plus influente d’entre elles dans la doctrine contemporaine.
L’anglais
La langue anglaise a développé, principalement à partir du XXe siècle industriel, une distinction claire entre safety et security qui structure aujourd’hui l’ensemble des référentiels internationaux.
Le mot safety désigne la protection contre les risques non intentionnels, accidents, défaillances techniques, phénomènes naturels, erreurs humaines. Le mot security désigne la protection contre les actes intentionnels de malveillance, intrusions, sabotages, vols, espionnage, cyberattaques. Cette distinction est effective dans la législation anglo-saxonne, dans les normes internationales, dans les référentiels professionnels, dans les formations académiques. Elle permet à un cadre britannique ou américain de dire en une phrase précise ce que son homologue français doit expliquer en un paragraphe.
L’entreprise qui structure un comité dit « safety and security » aux États-Unis ou au Royaume-Uni sait exactement quelles personnes doivent y participer, quelles sont les missions qui leur sont confiées, quels arbitrages budgétaires s’y discutent. La distinction est si ancrée dans la culture professionnelle anglo-saxonne qu’elle se retrouve dans les organigrammes, dans les titres de fonction, dans les rapports annuels, dans les publications académiques.
L’origine historique de cette distinction mérite d’être relevée. Elle n’est pas le produit d’une théorisation abstraite mais le résultat d’une pratique industrielle qui a progressivement eu besoin de distinguer deux registres de risque pour les traiter efficacement. Les industries pétrolières, chimiques, minières et ferroviaires ont été les premiers terrains où la distinction est apparue nécessaire. La reconnaissance lexicale a suivi l’évolution opérationnelle, plutôt que de la précéder. Cette antériorité de la pratique sur la théorie est typique de la tradition anglo-saxonne et explique la vigueur avec laquelle la distinction a ensuite été formalisée dans les normes et dans le droit.
L’allemand
L’allemand a créé une distinction différente mais tout aussi nette. Le mot Sicherheit recouvre approximativement la zone couverte par l’anglais safety avec une extension vers certains aspects de security. Le mot Schutz, qui signifie littéralement protection, couvre plus spécifiquement la protection contre les menaces intentionnelles, la défense d’un périmètre, la préservation d’un bien.
Les composés allemands permettent des distinctions supplémentaires que le français rendrait difficilement. Arbeitssicherheit pour la sécurité au travail, Informationssicherheit pour la sécurité de l’information, Objektschutz pour la protection des sites, Personenschutz pour la protection des personnes. La grammaire allemande, qui accole les mots par composition pour former des termes précis, favorise cette granularité lexicale que le français ne peut reproduire qu’en multipliant les adjectifs et les compléments, au prix d’une lourdeur expressive. Un dirigeant allemand peut désigner en un mot ce qu’un dirigeant français désigne en une expression.
L’espagnol
L’espagnol dispose également dans son vocabulaire de la distinction entre seguridad et protección, proche dans son principe de la distinction anglaise entre safety et security mais l’usage courant ne l’applique pas avec la même rigueur. Comme en France, le mot seguridad reste dominant et recouvre la plupart des acceptions, la protección n’étant employée que dans certains registres techniques ou juridiques.
L’italien
L’italien présente une situation assez similaire avec sicurezza comme terme dominant et protezione comme terme secondaire.
Analyse comparée
Ces deux langues romanes sœurs du français partagent avec lui une difficulté comparable à distinguer clairement les deux registres, ce qui suggère que la difficulté française n’est pas seulement un accident historique mais aussi un trait des langues héritières du latin securitas, sans jamais avoir su développer un second terme de même rang. Le portugais, l’italien et le roumain présentent des situations analogues. L’héritage latin commun a produit une polysémie commune qui traverse les langues romanes.
Par sa position de langue juridique dominante dans l’Europe continentale aux XVIIIe et XIXe siècles et par l’exportation de son modèle administratif dans les codes napoléoniens, le français a contribué à diffuser cette polysémie dans plusieurs pays européens. La difficulté française a donc aussi engendré partiellement une difficulté des langues latines dans leur ensemble face à la clarté conceptuelle de la tradition anglo-saxonne et à la granularité de la tradition germanique.
Une observation s’impose à ce stade. La maturité des doctrines de protection dans un pays donné est corrélée à la richesse du vocabulaire disponible dans sa langue. Les pays anglo-saxons et germaniques, dont les doctrines de sûreté et de sécurité sont les plus structurées au niveau international, sont aussi ceux dont les langues offrent les distinctions les plus nettes. Les pays latins, dont les doctrines sont plus hésitantes, sont aussi ceux dont les langues ne fournissent pas de distinction aisée. La causalité est probablement double, la langue suivant la pratique et la pratique suivant la langue, dans un mouvement de renforcement mutuel sur plusieurs décennies.
Les tentatives de clarification
Face à cette difficulté, plusieurs acteurs français ont tenté depuis deux décennies de clarifier le vocabulaire et de stabiliser les distinctions, avec des résultats partiels qu’il faut honnêtement reconnaître sans les surestimer.
Représentant la France au sein de l’Organisation internationale de normalisation (ISO), l’Association française de normalisation (AFNOR) a joué, à partir de 2016, un rôle structurant en portant le projet d’une norme internationale sur le management de la sûreté. Ce projet, piloté en France par l’Institut national des hautes études de la sécurité et de la justice (INHESJ) puis par son successeur l’Institut des hautes études du ministère de l’Intérieur (IHEMI), a abouti en 2023 à la publication de la norme ISO 22342 intitulée « Lignes directrices pour l’élaboration d’un plan de sûreté ».
Le nom français officiel de cette norme est significatif, il emploie explicitement le mot sûreté dans le sens de protection contre la malveillance et il contribue à stabiliser cette acception dans le vocabulaire technique français. La publication en juin 2025 de l’AFNOR SPEC 2404 intitulée Plan de sûreté, référentiel organisationnel, prolonge cet effort en proposant un référentiel français adapté aux organisations de toute taille. Ces deux textes constituent des avancées lexicales réelles parce qu’ils fixent pour la première fois en français un vocabulaire partagé entre les acteurs de la filière.
À travers la Délégation ministérielle aux partenariats, stratégies et innovations de sécurité (DEPSA), le ministère de l’Intérieur a poursuivi un effort parallèle avec le Pacte sûreté entreprises, dispositif public de reconnaissance des entreprises engagées dans une démarche structurée de protection contre la malveillance. Ce pacte, qui s’articule avec l’AFNOR SPEC 2404, contribue également à diffuser le mot sûreté dans son acception contemporaine, auprès d’un public plus large que celui des normes techniques.
Les associations professionnelles, notamment le Cercle des directions de la sécurité des entreprises (CDSE) et plusieurs associations sectorielles, ont également produit des glossaires et des chartes lexicales qui tentent de stabiliser l’usage des termes. Ces glossaires restent cependant d’une diffusion limitée et leur influence sur le vocabulaire courant est modeste. Les limites de ces tentatives de clarification méritent d’être identifiées.
La première limite est que les normes et les référentiels, par leur nature technique, touchent principalement les professionnels déjà familiers du sujet. Ils ne parviennent pas à modifier le vocabulaire des dirigeants de TPE/PME et d’ETI qui ne fréquentent pas les cercles de normalisation. La deuxième limite est que la distinction entre sûreté et sécurité proposée dans les référentiels est rarement reprise dans les médias généralistes, dans la communication politique, dans le vocabulaire administratif ordinaire. Le grand public et la majorité des décideurs économiques continuent d’employer indifféremment les deux termes. La troisième limite est que la polysémie interne du mot sûreté, évoquée en section 3, n’est pas traitée par les référentiels qui se concentrent sur la distinction externe avec sécurité. La quatrième limite est la dénomination même de l’instance de référence en la matière : le Cercle des directions de la sécurité des entreprises (CDSE). Alors que cette institution est la principale gardienne de la doctrine de la sûreté au sein du tissu économique, elle se voit contrainte d’arborer le terme « sécurité » dans son propre intitulé. Cette contradiction démontre, s’il en était besoin, l’impasse dans laquelle se trouvent les acteurs de la profession : pour être simplement identifié par le monde de l’entreprise, il faut accepter d’utiliser un mot dont on dénonce par ailleurs l’imprécision.
Témoignant d’une défaite sémantique que la seule bonne volonté des praticiens ne suffit plus à surmonter, la clarification partielle acquise au prix d’un effort considérable laisse intacte la confusion interne sur laquelle repose une part importante des difficultés pratiques.
Proposition de grammaire lexicale
Face à cette situation, une grammaire lexicale minimale pourrait être proposée, articulant les termes existants sans prétendre refaire la langue. Cette grammaire n’est pas une proposition académique, elle est un outil pratique à l’usage des dirigeants, des juristes et des professionnels qui ont besoin de distinctions opératoires dans leur vie quotidienne.
La première distinction, entre sûreté et sécurité, doit être posée clairement selon le critère de l’intentionnalité de la menace. Le mot sécurité désigne la protection contre les menaces non intentionnelles, accidents, défaillances techniques, phénomènes naturels, erreurs humaines. Le mot sûreté désigne la protection contre les menaces intentionnelles, actes de malveillance, atteintes délibérées, ingérences hostiles. Cette distinction, qui reprend celle de la tradition anglo-saxonne entre safety et security, est celle que les référentiels AFNOR et ISO ont progressivement stabilisée et qu’il faut retenir comme base de travail.
La deuxième distinction, à l’intérieur du mot sûreté, peut s’opérer par l’usage de compléments qui précisent quelle acception est employée : lorsqu’on parle de l’action, dire démarche de sûreté ou pratique de sûreté ; lorsqu’on parle de l’organisation, dire fonction sûreté ou direction sûreté ; lorsqu’on parle des moyens, dire dispositifs de sûreté ou mesures de sûreté et lorsqu’on parle du sentiment, dire perception de sûreté ou sentiment de sûreté. Ces compléments ne sont pas nécessairement élégants sur le plan stylistique mais ils sont nécessaires sur le plan opérationnel tant que le français n’aura pas produit les quatre mots distincts que la précision et la clarté requerraient.
La troisième distinction, qui relève d’un registre plus doctrinal et que le chapitre 9 du présent ouvrage développe plus largement, oppose trois registres d’événements qu’une politique de sûreté doit savoir traiter distinctement : le registre de l’aléa, qui recouvre les événements non intentionnels et relève proprement de la sécurité ; le registre de la faute, qui recouvre les manquements humains résultant d’une négligence ou d’une imprudence et qui se situe à la frontière entre sécurité et sûreté, et le registre de la malveillance, qui recouvre les actes intentionnellement hostiles et relève proprement de la sûreté. Cette tripartition, alignée avec les trois alinéas de l’article 121-3 du Code pénal, permet de situer chaque événement dans la catégorie adéquate et d’y appliquer la doctrine appropriée. Elle constitue une application de la distinction lexicale principale à la variété des situations réelles.
La proposition d’ensemble ne prétend pas résoudre l’imprécision historique de la langue française, elle propose seulement un cadre d’intelligibilité à l’usage des praticiens qui ne peuvent pas attendre une refondation académique de leur vocabulaire. Elle a le mérite de la simplicité, est compatible avec les référentiels normatifs existants, peut être enseignée en quelques minutes à un dirigeant qui ne connaissait pas le sujet et résiste à l’usage quotidien sans produire de contradictions trop visibles.
À cette grammaire de distinction interne s’ajoute une exigence de discipline lexicale dans la qualification des atteintes elles-mêmes, qui prolonge la même logique de précision sur un terrain plus directement opérationnel.
Lorsqu’une atteinte est commise au nom d’une cause, son auteur revendique généralement le droit d’en imposer la qualification : « désarmement », « désobéissance civile », « action contre » tel ou tel système. L’organisation qui accepte cette qualification dans son propre vocabulaire interne neutralise par avance la rigueur de sa réaction, parce qu’elle se trouve à parler de l’agression dans les mots de l’agresseur.
À ce titre, la grammaire lexicale française de la sûreté doit intégrer une exigence de clarté défensive qui consiste à qualifier l’agression selon ses qualifications juridiques propres : dégradation, sabotage, intrusion, destruction volontaire, atteinte au secret des affaires, sans préjuger des motivations de l’auteur mais sans non plus s’aligner sur la dramaturgie qu’il propose. La discipline lexicale n’est ici ni une posture politique ni une dénégation des causes invoquées, elle est la condition d’une réaction proportionnée, parce que le mot juste protège la pensée et, à travers elle, l’action.
L’enjeu des mots
Le lecteur qui serait parvenu à ce point du chapitre pourrait légitimement se demander si le sujet mérite réellement le traitement qu’on lui a consacré. Un problème de vocabulaire, même réel, justifie-t-il un chapitre entier d’un ouvrage de doctrine ? La réponse tient en une observation que l’expérience des dirigeants confirme.
Une profession qui ne sait pas se nommer ne se constitue jamais pleinement en profession. Les domaines où le vocabulaire français est précis, comme la comptabilité, la médecine, l’architecture, le droit, ont produit des corps professionnels structurés, dotés d’ordres, d’instances de discipline, de référentiels de compétences, de formations reconnues, de progressions de carrière lisibles. Cette difficulté française à se qualifier prend une coloration particulière lorsqu’on la met en regard de la rigueur lexicale dont font preuve, à l’opposé du spectre, les mouvances radicales qui contestent l’ordre économique établi.
Les coalitions activistes contemporaines, dont la doctrine sera analysée plus avant au chapitre 6 dans la typologie des rhinocéros gris, ont fait du vocabulaire l’une de leurs armes les plus travaillées. Les termes de « désarmement » appliqué à la dégradation d’installations industrielles, de « désobéissance civile » appliquée à des actes que le droit pénal qualifie autrement, d’« action directe » pour désigner le passage à l’acte violent, de « blocage » pour décrire l’entrave volontaire à la liberté du commerce, sont employés avec une cohérence stratégique qui n’a rien d’improvisé. Le sabotage lui-même, dans certains manifestes contemporains, n’est plus dissimulé sous une qualification plus douce, il est revendiqué sous son nom propre, parce que ses auteurs y voient un mode d’action légitime dont l’assomption lexicale fait partie de la dramaturgie militante.
L’asymétrie est instructive et elle doit être relevée comme telle. D’un côté, des acteurs économiques produisant de la valeur, employant des salariés, contribuant à l’intérêt général par leur activité même, peinent à dire ce qu’ils font lorsqu’ils se protègent. De l’autre, des acteurs militants qui contestent ces mêmes acteurs économiques disposent d’un lexique précis, partagé, transmissible, leur permettant de qualifier leurs actes selon leur propre grammaire et d’imposer cette qualification dans le débat public.
Lorsque la sûreté d’entreprise hésite entre quatre acceptions du même mot et lorsque ses professionnels ne savent pas se présenter en deux phrases, leurs adversaires, eux, savent exactement ce qu’ils font, comment ils l’appellent et pourquoi ils le revendiquent. Le rapport de force lexical leur est défavorable et il l’est durablement tant que la filière française de sûreté n’aura pas accompli le travail de précision que le présent chapitre appelle. Les domaines où le vocabulaire français est imprécis, comme la sûreté, le conseil, une partie du management, peinent à produire ces structures et leurs acteurs ont du mal à faire reconnaître la spécificité de leur métier. Cette corrélation n’est pas fortuite.
Une profession qui ne sait pas se décrire ne se fait pas reconnaître par les institutions. Les pouvoirs publics, confrontés à un secteur dont les contours lexicaux sont flous, lui accordent moins d’attention, moins de ressources, moins de considération. La sûreté d’entreprise française, malgré l’importance stratégique que lui reconnaissent tous les discours officiels depuis une décennie, peine à faire exister une interlocution publique stable parce qu’elle ne sait pas dire, avec un vocabulaire partagé, ce qu’elle fait et ce qu’elle attend. Une profession qui ne sait pas se décrire ne se structure pas en filière industrielle.
Les acteurs français de la sûreté, entreprises de services, éditeurs de logiciels, cabinets de conseil, formateurs, sont nombreux et souvent de bonne qualité mais ils peinent à se constituer en filière identifiable face aux concurrents anglo-saxons qui savent, eux, ce qu’ils vendent et à qui ils le vendent. La perte économique que représente cette dispersion est difficile à chiffrer mais elle est probablement considérable, à l’échelle d’un secteur dont le chiffre d’affaires national représente plusieurs milliards d’euros.
Une profession qui ne sait pas se décrire ne forme pas ses membres à une identité commune. Les professionnels français de la sûreté viennent de parcours disparates, policiers et gendarmes reconvertis, ingénieurs en reconversion, juristes spécialisés, anciens militaires, autodidactes formés sur le tas. Cette diversité est une richesse, elle produit néanmoins une fragmentation des cultures professionnelles qui rend difficile la constitution d’une identité collective comparable à celle qui existe dans d’autres pays. Le vocabulaire commun est le ciment d’une identité professionnelle, son absence en empêche la consolidation.
Sur tous ces plans, le paradoxe du vocabulaire confisqué n’est pas un paradoxe mineur, il est le soubassement lexical de plusieurs des autres paradoxes que le présent ouvrage explorera et sa résolution, même partielle, est une condition de la refondation doctrinale que l’ensemble de l’ouvrage appelle. La sûreté progressera dans la mesure où le mot sûreté retrouvera une précision partagée, dans la mesure où la distinction avec sécurité sera stabilisée dans l’usage courant, dans la mesure où la polysémie interne du terme sera progressivement réduite par des distinctions pratiques. Ce travail lexical, qui paraît modeste, est en réalité l’un des plus stratégiques que la filière puisse accomplir.
Chacun des paradoxes qui seront développés dans la suite de cet ouvrage repose partiellement sur l’imprécision lexicale que le présent chapitre a exposée et chacun des progrès doctrinaux qui seront proposés suppose en filigrane un progrès lexical parallèle. La doctrine et la langue marchent ensemble, elles se soutiennent ou elles s’entravent, et aucune refondation de l’une n’est concevable sans que l’autre ne progresse.