Préface de Ghislain RÉTY

Il est des mots que l’on croit connaître parce qu’on les emploie souvent. La sûreté est de ceux-là. On la convoque dans les règlements, dans les plans de crise, dans les contrats, dans les comités de direction, parfois dans les discours publics, plus rarement dans les décisions quotidiennes. Elle semble familière, presque évidente.

Pourtant, à mesure que l’on s’en approche, elle se dérobe, notamment parce qu’elle se confond trop souvent avec la sécurité. La sécurité protège d’abord contre l’accident, la défaillance, l’imprudence ou l’aléa. La sûreté, elle, regarde autrement : elle pense la malveillance, l’intention hostile, la prédation, la fraude, l’intrusion, la compromission, la manipulation ou le détournement. Elle n’est donc ni la seule protection des personnes et des biens, ni la seule cybersécurité, ni la seule conformité réglementaire.

Elle peut les traverser toutes, mais elle les dépasse : elle est une manière de penser la vulnérabilité d’une organisation avant qu’un événement ne vienne brutalement la révéler. Cette distinction n’est pas une nuance de vocabulaire. Elle est vitale.

Mais ne pas amalgamer la sécurité et la sûreté ne signifie pas les séparer. Au contraire, elles doivent être pensées ensemble, parce qu’elles se rencontrent sans cesse dans la vie réelle des organisations, parfois en se renforçant, parfois en se contredisant. Ce qui protège contre l’accident peut exposer à la malveillance ; ce qui fluidifie l’évacuation peut fragiliser le contrôle des accès. La maturité d’une organisation tient alors à sa capacité d’arbitrage : ne pas sacrifier la sécurité à la sûreté, ni la sûreté à la sécurité, mais rechercher le point d’équilibre où la protection des personnes, la continuité de l’activité et la défense contre les intentions hostiles se répondent au mieux sans se neutraliser.

Un commandant de bord confronté à un feu à bord incarne, dans sa forme la plus aiguë, cette tension entre sécurité et sûreté. La sécurité des vols lui commande de poser l’avion au plus vite, parce que l’incendie menace immédiatement l’intégrité de l’appareil et donc la vie des passagers. Mais le besoin de sûreté l’invite aussi à considérer le lieu où il se pose : un aéroport situé dans un pays en guerre peut exposer l’équipage, les passagers et l’aéronef à une menace hostile, à des tirs ou à une impossibilité de repartir. La décision qui lui revient ne se résume donc pas à choisir entre deux risques abstraits ; elle consiste à hiérarchiser deux périls concrets, l’un intérieur et immédiat, l’autre extérieur et ultérieur. C’est dans cet arbitrage, sous contrainte de temps et d’incertitude, que l’on comprend pourquoi sécurité et sûreté ne peuvent être dissociées.

Au GIGN, nous avons appris que la réussite d’une mission ne tient jamais uniquement au courage de ceux qui interviennent, ni à la qualité des équipements, ni même à la précision du renseignement disponible. Elle tient à l’architecture invisible qui précède l’action : la préparation, l’anticipation, la répétition, la confiance, la clarté des rôles, la discipline des procédures mais aussi la capacité à douter puis à prendre la bonne décision au bon moment.

L’intervention n’est que la partie émergée d’un édifice patient. Elle concentre, en quelques minutes parfois, des années d’entraînement, de transmission, d’exigence et de culture commune.

Il en va de même pour l’entreprise.

L’événement de sûreté surgit toujours trop tard pour ceux qui ne l’ont pas pensé. Le vol d’un plan, l’intrusion dans un site, l’approche hostile d’un concurrent, la compromission d’un collaborateur, la fuite d’une donnée stratégique, la manipulation d’un prestataire ou l’effondrement d’une chaîne de confiance ne sont jamais des faits isolés. Ils sont l’aboutissement visible d’une suite de petites failles, de petits renoncements, de petits silences. Une serrure que l’on ne répare pas. Un accès que l’on ne retire pas. Une alerte que l’on minimise. Un doute que l’on garde pour soi. Une procédure que l’on croit connue parce qu’elle existe dans un classeur. Une délégation que l’on confond avec un abandon.

Le mérite de Sébastien Vannerot est précisément de ne pas traiter la sûreté comme un catalogue de menaces, mais comme une matière stratégique. Ce choix est juste, il est même nécessaire car les entreprises françaises ne manquent pas seulement d’outils. Elles manquent aussi d’une grammaire, d’un langage commun pour désigner ce qui les expose, pour hiérarchiser ce qui les menace, pour arbitrer ce qu’elles doivent protéger et pour transmettre ce qui ne doit pas disparaître avec le départ d’un dirigeant, d’un directeur technique ou d’un responsable de site.

Au GIGN, on sait que le risque zéro n’existe pas. Ceux qui le promettent mentent ou se trompent. En revanche, il existe une différence décisive entre le risque subi et le risque pensé. Le premier désorganise, sidère, disperse les responsabilités et laisse chacun chercher, dans l’urgence, ce qu’il aurait fallu décider avant. Le second n’empêche pas toujours le choc mais il donne à l’organisation une tenue. Il permet de répondre plutôt que de réagir, de décider plutôt que de subir, de préserver la confiance plutôt que de l’abandonner au soupçon.

Cette tenue est au cœur de l’ouvrage.

Dès le prologue, sous les traits de la Mécanique Saint-Éloi, Sébastien convainc par la force des récits simples qui en disent davantage que les démonstrations abstraites. Rien, dans cette semaine ordinaire, ne relève du spectaculaire. Aucun commando hostile, aucune machination hollywoodienne, aucune technologie hors de portée. Tout y est banal. Et c’est ce qui inquiète.

La banalité est souvent le premier masque du danger. Elle rassure les organisations parce qu’elle leur donne le sentiment que rien d’exceptionnel n’est en train de se produire. Or l’expérience enseigne que les crises les plus graves naissent rarement d’un seul événement foudroyant. Elles naissent de la convergence de signaux faibles que personne n’a reliés à temps.

Mais l’une des grandes forces de cet ouvrage est aussi de rappeler que la sûreté ne se joue pas seulement face au surgissement brutal du cygne noir, cet événement rare, imprévisible, qui bouleverse les certitudes et sidère les organisations. Elle se joue peut-être plus encore face au rhinocéros gris : cette menace massive, visible, documentée, parfois même annoncée mais que l’on tarde à regarder en face parce qu’elle dérange les habitudes, les budgets, les équilibres internes ou les récits rassurants. Entre l’imprévisible qui frappe et l’évidence que l’on refuse de voir, le dirigeant doit apprendre à exercer une vigilance active.

C’est là que la sûreté cesse d’être une fonction support pour devenir une véritable discipline stratégique : l’art d’anticiper sans céder à la peur, de préparer sans figer et de décider avant que l’urgence ne décide à votre place.

La réflexion de Sébastien a aussi le rare mérite de ne pas aborder la sûreté comme une addition de procédures mais au contraire comme une matière vivante, traversée de tensions, de contradictions et de paradoxes. Il montre que les organisations peuvent être fragiles précisément là où elles se croient solides : dans leurs mots mal définis, dans leurs protections asymétriques, dans leur confiance parfois naïve.

Il rappelle aussi que le gardien doit lui-même être gardé par une exigence éthique, que l’interconnexion censée fluidifier l’action peut devenir vulnérabilité, et que la pérennité ne se décrète pas : elle se construit, se transmet et s’entretient. Ces paradoxes ne sont pas des ornements intellectuels ; ils sont le cœur même de la décision en sûreté, là où le chef doit avancer sans certitude absolue, arbitrer sans tout savoir, protéger sans paralyser, faire confiance sans renoncer à la vigilance.

Une idée fondamentale traverse ainsi le livre comme une ligne de crête : la sûreté est une intelligence des liens. Lien entre le physique et le numérique. Lien entre le droit et l’opérationnel. Lien entre le dirigeant et ses équipes. Lien entre l’entreprise et ses partenaires. Lien entre la confiance accordée et le contrôle exercé. Lien entre l’éthique de celui qui protège et la puissance qu’on lui confie. Lien, enfin, entre la décision d’aujourd’hui et la pérennité de demain.

Sébastien accorde dans ce traité une place importante au silence organisationnel, et il a raison. Dans les organisations exposées au risque, le silence est rarement neutre. Il est parfois le signe de la prudence. Il est plus souvent celui de la peur, de l’habitude, de la résignation ou du conformisme. Celui qui voit mais ne dit pas, celui qui doute mais se tait, celui qui sait mais reporte, ne trahit pas nécessairement l’organisation. Il peut même croire la servir en évitant de déranger, de ralentir, de contredire. Mais la sûreté se nourrit mal de ces pudeurs. Elle demande une parole libre, disciplinée, orientée vers le bien commun. Elle demande que l’alerte ne soit pas confondue avec la critique, que l’objection ne soit pas vécue comme une insubordination, que le doute ne soit pas interprété comme une faiblesse.

Au quotidien comme en mission, la confiance n’a jamais, au GIGN, signifié l’absence de contradiction. Elle signifie au contraire que la contradiction doit s’exprimer librement et sans tabou avant l’action, pour que l’action, le moment venu, soit nette, commune et assumée. La parole critique n’est pas l’ennemie de la discipline. Elle en est l’une des conditions, à condition d’être loyale, construite et ordonnée. Une organisation qui interdit le doute avant la décision prépare souvent le désordre après l’événement.

Ce principe doit valoir pour les entreprises. Il le doit d’autant plus que celles-ci évoluent désormais dans un environnement où la menace ne porte plus seulement sur leurs stocks, leurs machines ou leurs bâtiments. Elle vise leurs savoir-faire, leurs données, leurs dépendances, leur réputation, leurs dirigeants, leurs salariés, leurs vulnérabilités juridiques et parfois leur capital. La prédation économique n’a pas toujours le visage de l’hostilité déclarée. Elle emprunte les formes de la normalité : une demande d’information, une offre de rachat séduisante, un prestataire insuffisamment contrôlé, une candidature trop parfaite, un partenaire trop pressé, un intermédiaire trop discret.

Face à cela, l’entreprise française ne peut pas se contenter d’importer des modèles conçus ailleurs. Elle doit évidemment regarder ce qui fonctionne à l’étranger. Elle doit apprendre des standards internationaux, des doctrines de défense en profondeur et des méthodes éprouvées. Mais elle ne peut pas faire l’économie d’un enracinement national. Notre droit, notre culture administrative, notre rapport à la hiérarchie, notre conception de la vie privée, notre histoire industrielle et notre tissu d’entreprises imposent une traduction française de la sûreté. Non par orgueil, mais par efficacité.

Une doctrine qui ne parle pas la langue intime des organisations auxquelles elle s’adresse reste une doctrine de papier.

C’est pourquoi cet ouvrage est aussi précieux qu’utile. Il ne prétend pas remplacer l’expertise des praticiens, ni se substituer aux services de l’État, ni livrer une méthode universelle immédiatement applicable à toutes les situations. Il fait autre chose, et peut-être quelque chose de plus grand et de plus rare : il propose un cadre de pensée. Il invite les dirigeants à relever la tête, à considérer la sûreté non comme une contrainte périphérique mais comme une fonction stratégique, non comme une dépense de protection mais comme une infrastructure de durabilité.

Cette expression pourrait surprendre. Elle est pourtant exacte. Une entreprise durable n’est pas seulement une entreprise qui vend, qui innove ou qui recrute. C’est une entreprise qui sait préserver ce qui la rend capable de vendre, d’innover et de recruter. Son outil de production, ses secrets, ses talents, ses accès, ses partenaires, son nom, sa confiance interne, sa crédibilité externe : tout cela compose un capital de sûreté. Lorsqu’il est négligé, la performance apparente peut se maintenir quelque temps. Puis vient le jour où l’organisation découvre que sa robustesse était moins grande que son activité ne le laissait croire.

Les militaires de la Gendarmerie connaissent cette illusion. Une unité peut paraître prête parce qu’elle dispose des moyens nécessaires. Elle ne l’est réellement que si elle a éprouvé ses procédures, entraîné ses actes élémentaires, vérifié ses transmissions, clarifié son commandement et accepté de regarder ses propres faiblesses. La préparation n’est pas une cérémonie. C’est une forme d’ascèse. Elle demande de répéter ce que l’on espère ne jamais avoir à faire. Elle demande d’imaginer l’échec pour mieux l’éviter. Elle demande de faire entrer l’exceptionnel dans la routine, non pour vivre dans la peur, mais pour conserver la liberté d’agir lorsque la peur survient.

L’un des apports les plus précieux de cet ouvrage tient aussi à son refus de séparer la sûreté de l’éthique. Cette liaison est décisive. Protéger donne du pouvoir. Surveiller, filtrer, contrôler, enquêter, décider qui accède à quoi et qui doit être écarté, tout cela engage une responsabilité particulière. Le gardien peut devenir une faiblesse s’il n’est pas lui-même tenu par une exigence supérieure. Dans les métiers de la protection, la compétence ne suffit jamais. Il faut le caractère. Il faut la retenue. Il faut l’exemplarité. Il faut la conscience aiguë que la force confiée n’appartient pas à celui qui l’exerce.

Ce principe vaut dans l’État. Il vaut aussi dans l’entreprise.

La sûreté ne doit pas devenir une culture de la suspicion. Elle ne doit pas transformer chaque salarié en suspect, chaque prestataire en menace, chaque accès en privilège arbitraire. Elle doit au contraire rendre possible une confiance plus robuste, parce que mieux pensée, mieux documentée et mieux protégée. La confiance naïve expose. La défiance généralisée détruit.

Entre les deux existe un chemin exigeant : celui d’une confiance organisée. C’est ce chemin que Sébastien appelle à construire.

Il le fait avec une ambition mesurée. Il ne propose pas de tout bouleverser en un jour. Il sait que les organisations françaises se transforment par paliers, par sédimentation, par compromis successifs. Cette patience n’est pas une faiblesse. Elle peut devenir une méthode, à condition de ne pas servir de prétexte à l’inaction. La sûreté ne se bâtira pas par décret, ni par un audit oublié dans une armoire, ni par une injonction descendante. Elle se bâtira par des décisions simples, répétées, assumées : réparer ce qui le nécessite, former ceux qui doivent l’être, écouter ceux qui voient, contrôler ce qui expose, documenter ce qui engage.

Je souhaite que ce livre soit lu par des dirigeants qui disposent ou pas d’une direction sûreté, par des responsables qui pensent que leur entreprise ne peut pas intéresser une menace organisée, par des cadres qui sentent confusément que quelque chose leur échappe sans disposer des mots pour le dire. Je souhaite aussi qu’il soit lu par les acteurs publics, les organisations professionnelles, les assureurs, les juristes, les prestataires et les praticiens car la sûreté d’entreprise ne progressera pas si chacun demeure dans son couloir.

La France a besoin de ses entreprises. Elle a besoin de leur puissance de travail, de leur inventivité, de leur ancrage territorial, de leurs savoir-faire industriels, de leur capacité à tenir dans un monde exigeant. Les protéger ne signifie pas les placer sous cloche. Cela signifie leur donner les moyens de durer libres.

Il y a, dans la sûreté, une forme de patriotisme discret. Non pas un patriotisme de proclamation, mais un patriotisme de vigilance. Celui qui protège un atelier, un plan, une chaîne de production, une donnée sensible, un dirigeant exposé ou une entreprise familiale protège parfois bien davantage qu’un actif privé. Il protège une part de notre souveraineté concrète, celle qui se fabrique dans les bureaux d’études, les ateliers, les laboratoires, les entrepôts, les sites de production et les décisions silencieuses du quotidien.

Sébastien invite à prendre cette responsabilité au sérieux. Il ne ferme pas le débat. Il l’ouvre. Et c’est déjà beaucoup. Car la sûreté française d’entreprise ne naîtra pas d’un texte unique, d’un modèle imposé ou d’une doctrine descendue d’en haut. Elle naîtra d’une conversation exigeante entre l’État, les entreprises, les praticiens, les dirigeants et ceux qui, chaque jour, voient les signaux faibles avant tout le monde.

Encore faut-il leur donner le droit de parler. Encore faut-il accepter de les entendre. Encore faut-il comprendre que la première ligne de défense d’une organisation n’est pas toujours une barrière, une caméra ou un logiciel, mais une conscience éveillée, placée au bon endroit, dans une culture qui lui permet de dire : attention !

C’est à cette culture que cet ouvrage contribue.

Général Ghislain RÉTY
Général de division (2S)
Commandant du GIGN de 2020 à 2025
Directeur sûreté d’Air France